Pour faire suite directement à l’article où je me demande pourquoi le public méprise toujours la romance, m’interroger sur la place de la romance en librairies me semblait logique.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que je me pose la question 🧐, ces 15 dernières années. Quand on est lectrice de romances, on commence par chercher ses prochaines lectures dans les rayons des librairies et autres grandes surfaces culturelles. Très souvent, on finit par se rabattre sur la vente en ligne, auprès du géant Amazon, de son pote la Fnac, ou encore directement auprès des autrices. Pourquoi?

Pourquoi chercher une romance dans les rayons de la librairie locale donne l’impression d’avoir intégré, à notre insu, un épisode d’Indiana Jones? 🤠 Et sans le fouet, il faut avouer que c’est plus compliqué de sauver le monde, toussa toussa…

Les libraires discriminent la romance

 

Partons d’un exemple, car c’est toujours parlant. Sans dire qu’il faut généraliser, j’ai eu assez de témoignages de lectrices, mais aussi de libraires, pour savoir que mon expérience n’est pas isolée.

Lorsque je co-gérais EDB, une maison d’édition indépendante que nous avions lancée avec Jacinthe Canet, j’avais encore l’espoir fou de pouvoir placer nos titres en librairie. C’était il y a 7 ans environ, et je pensais encore à l’époque que les mentalités avaient évolué, concernant la romance. Aujourd’hui, j’aimerais dire que tout ça est derrière nous. Mais ce serait mentir, bien sûr.

Me voilà donc partie, armée de quelques livres, pour la seule librairie de ma ville (qui n’est pas tout à fait dans ma ville, c’est une denrée rare). Je me présente à la vendeuse qui tient la caisse, qui me dirige vers le responsable. Un monsieur d’un certain âge sort de la réserve. 📚

Je sais que le temps de chacun.e est sacré, aussi j’ai préparé un pitch assez rapide, concis et clair. Le but est de le convaincre d’accueillir les livres EDB. C’est bien plus facile que si je devais parler de mes propres textes. L’exercice ne me fait pas peur, et j’ai fait mes devoirs avant de venir.

La réaction du libraire a d’abord été positive! Il demande à regarder un de nos livres. Il complimente la maquette, la couverture, le travail d’impression, etc. Je me dis “YEAH!” 🎉 Non pas que je m’imagine avoir déjà gagné la partie, mais ça fait toujours plaisir. Puis il me demande le genre. Je lui réponds spontanément (je rappelle que j’étais encore naïve) qu’il s’agit principalement de romances avec des héroïnes à caractères forts.

C’est à ce moment que je l’ai perdu. De la romance? Pas de ça chez nous, merci bien! Il ne me l’a pas dit texto, mais il aurait tout aussi bien pu. J’ai eu l’impression de me prendre une gifle. La gifle du mépris, et limite du dégoût. Comment avais-je osé lui proposer une telle bouse dans SA sacro-sainte librairie?

Où avais-je la tête? Sûrement dans les statistiques de ventes étudiées avant de m’y rendre… Il coulait de source que la place de la romance en librairies était acquise.

La place de la romance en librairies : en tête de gondole?

 

Le site du SNE nous le dit dans ses rapports depuis longtemps: la fiction est le genre qui raffle les plus grandes parts du marché. Elle n’est pas descendue sous 21% depuis au moins 2019. C’est parlant. Et même si, dans la fiction, il y a d’autres genres, la romance talonne de près la blanche (qui est, bien souvent, de la romance déguisée) et le polar.

Comme je l’ai déjà dit dans l’article mentionné en introduction, des titres de romance squattent souvent le haut du top 100 tous genres confondus d’Amazon.

C’était déjà le cas en 2016, quand je me suis rendue dans cette librairie. Je connaissais la tendance, je m’étais documentée. Je savais que, financièrement 💶, c’était un genre auquel on ne pouvait pas tourner le dos. Et pourtant, la situation dans cette librairie est loin d’être un cas isolé. Il s’agit même de la norme. Car la romance est toujours décriée, critiquée, méprisée, regardée de haut… tout en étant très lue.

Étrange, non? Comment se fait-il qu’elle ait si peu de visibilité dans les librairies, alors qu’il existe une demande du lectorat?

Il est vrai que les couvertures stigmatisées d’hommes torse-nu, souvent musclés, souvent huilés, souvent épilés, n’aident pas beaucoup la cause… Qui a envie de lire ça dans les transports en commun? Pas moi, et ce n’est pas une question de peur du regard et du jugement de l’autre, non. C’est de la logique: mes valeurs sont contre ce type de couvertures. 🙅🏼‍♀️Je refuse de réduire le corps des hommes à des objets de fantasmes ambulants. Tout comme je m’insurge des publicités mettant en scène des femmes à moitié, voire totalement nues. Merci Pépites sexistes pour ces exemples, au passage!

Mais même avec des couvertures qu’on n’a pas envie d’étaler, le lectorat de romances continue quant à lui d’exister. Il représente un beau pourcentage des ventes de livres de fiction. On pourrait dire qu’il s’agit d’un genre toujours en expansion! Alors, à quand un vrai rayon dans toutes les librairies?

La romance, un genre en expansion toujours absent des librairies

 

J’exagère un peu en disant que ce genre est absent des librairies. Certaines ont compris, mais ce sont majoritairement des grandes surfaces culturelles. Ainsi, on peut voir des autrices telles qu’Emma Green avoir leur étiquette à leur nom! Voilà qui est bien encourageant pour le genre!

Et même si elles représentent l’exception et pas la règle, elles sont l’indicateur que oui, la place de la romance en librairies est légitime ✌🏻. Il serait peut-être temps qu’on arrête de mépriser le genre? Que la tradition littéraire française et sclérosée se prenne un bon coup de pied pour dépoussiérer ses critères? S’il le faut, je suis volontaire…

Toujours sur le site du SNE, on retrouve des informations d’il y a 2 ans, et je serais bien surprise que la tendance ce soit depuis inversée! Au contraire, je constate que la romance est omniprésente. Avec ses nombreuses sorties hebdomadaires, ses lectrices grandes consommatrices… Mais aussi ses maisons d’édition qui y consacrent des collections entières et organisent même des festivals dédiés comme Hugo New Romance ou Black Ink, plus récemment.

Ces événements brassent des milliers de lectrices, et sur place, que trouve-t-on? Une librairie 100% romance, bien sûr! L’opposé de ce que les librairies dites traditionnelles proposent. Le genre fonctionne, c’est indéniable. De plus en plus de rencontres se déroulent un peu partout en France. Des autrices anglophones et francophones se rendent à la RARE, témoins s’il en faut de la popularité de la romance.

Je pourrais continuer longtemps sur le sujet. Je pourrais apporter d’autres arguments et preuves que la romance n’a pas fini de grignoter du terrain. Il faut pourtant qu’on revienne à nos moutons! Pourquoi continuer à bouder ce qui se vend et plaît? Pourquoi la place de la romance en librairies est si difficile à se gagner?

La place de la romance en librairies : au sous-sol?

 

La plupart du temps, quand un rayon romance existe dans une librairie, il me rappelle les vidéo clubs. Si tu n’es pas millenial, il y a peu de chances que ça te parle. Je t’explique donc rapidement en quoi ça consistait. Il y avait une boutique où on pouvait louer des K7 vidéo 📼 (qui sont l’ancêtre de Netflix, pour les plus jeunes). Ces vidéo clubs proposaient presque tous un rayon dit “adultes” où ils louaient du porno, pour dire les choses franchement. Et le porno, on ne le met pas à la portée de tout le monde.

Car quand tu arrives avec ton gamin pour emprunter le dernier Disney (probablement Le Roi Lion, à l’époque), s’il voit la jaquette du dernier Dorcel, va lui expliquer que le porno dégrade la femme et donne une vision biaisée des relations sexuelles 🍆… À un ado, OK, à un petit bonhomme de 5 ans, c’est déjà plus tendu.

Donc, astuce de loueur de K7: on va ranger le porno dans un coin sombre. Tu sais, derrière un rideau (de perles, si on veut pousser le cliché), où seuls les messieurs adultes (ou presque, ne chipotons pas) peuvent entrer afin de louer un film (c’est un bien grand mot). Ben oui, on n’est pas le premier samedi du mois (là encore, si tu comprends, c’est que toi-même tu sais).

Je m’égare, mais il est important de poser l’ambiance. C’est pour que tu saisisses à quel point la comparaison est si peu gonflée.

J’ai vu des micro-rayons de romance comportant une douzaine de titres à peine 📖. Rangés tout en bas, non signalés, et surtout qui ressemblent à espace de stockage un peu en désordre. Ils sont mis à l’écart, comme s’il s’agissait d’une lecture digne du rayon porno d’un Vidéo Futur. Et si certaines romances comportent des scènes érotiques à sensuelles, ce n’est pas le cas de toutes, évidemment. Et pas comparable à du porno, dans la majorité des histoires.

La place de la romance en librairies, seulement si t’as du blé, bébé

 

Peu importe le degré de scènes de sexe: dans 80% des situations (statistique sortie du chapeau, hein, j’invente), la romance n’a pas de véritable place. Sauf, bien sûr, quand la maison d’édition a les moyens. Avec une belle frappe commerciale, elle “achète” des mètres de rayonnage à des librairies de type Cultura, pour mette en avant sa collection. À la sortie du titre After, on avait des murs entiers du livre en facing 📕 (c’est-à-dire exposé de manière à ce qu’on voit la couverture, et pas rangé comme dans ta bibliothèque). C’est d’ailleurs comme ça que j’ai découvert l’existence de cette romance.

Mais sans fonds suffisants, cette situation reste une exception. Les libraires préfèrent réserver un large espace aux ouvrages étudiés à l’école. Ce qui pourrait être formidablement pratique, si ce n’était pas tout un système d’éducation à revoir, mais c’est un autre sujet. Quoi qu’il en soit, le fait est qu’une plus grande place, et plus en avant, est donnée à des ouvrages souvent dits “grand public“.

Et hop, on boude la romance dans sa globalité, qui ne l’est pourtant pas moins 🤬. Avoir en tête de gondole les mémoires d’une influenceuse de 22 ans ou un livre “d’humour” d’un YouTubeur accusé à de multiples reprises de viol et d’agression n’a pas l’air de les déranger. Alors que, question bas du panier, on peut difficilement faire pire.

Après ça, difficile d’admettre que la place de la romance en librairies commence à peine à se faire…

Et si je te disais que de la romance, il y en a malgré tout, mais qu’on lui a enlevé son étiquette 🏷 de genre, pour contourner la honte?

La romance déguisée comme meilleure vente

 

En 2021, le classement GFK des meilleures ventes de livres plaçait Guillaume Musso en tête. Je suis allée chercher sa bio, et j’ai trouvé ce texte, sur la Fnac:

Entre polar, romance et fantastique

Jonglant avec les genres, Guillaume Musso est un auteur qui se distingue pour son sens du suspense et son style très cinématographique. Si ses romans se rapprochent du thriller, ils font également la part belle à l’amour et aux sentiments.

On a donc de la romance, et elle a une place tout de même importante dans ses romans. Alors les histoires d’amour, si elles sont teintées de thriller et/ou de fantastique, a priori, ça mérite la mise en avant? Qu’est-ce qui pose réellement problème, concernant la romance pure ❤️? En dehors des couvertures-torses qu’on a déjà évoquées…

Désolée, mais je n’ai pas la réponse. Oui, j’aime m’interroger sans obtenir de conclusion probante à mes réflexions. J’ai bien sûr quelques théories que j’ai disséminées un peu partout dans cet article. La plus vraisemblable, selon moi (et sans envoyer qui que ce soit au pilori), est que les librairies indépendantes sont tout aussi figées dans le passé que l’Académie française 👴🏻.

Et l’Académie française est très attachée à ses valeurs classiques. On note par exemple qu’il a fallu attendre le 6 mars 1980 pour qu’une femme y fasse pour la première fois son entrée! Marguerite Yourcenar fut la pionnière, et après elle, il faudra attendre 20 autres années pour qu’une femme autrice y entre à nouveau.

Finalement, la place de la romance en librairies reflète un peu celle de la femme dans la société…

 

N’oublions pas que, historiquement, ce sont des hommes qui ont toujours écrit, pour des hommes. Je n’irais pas crier à la théorie du complot, je déteste les complotistes. Mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’une coïncidence quand on sait que ce sont quasi exclusivement des femmes qui écrivent des romances… pour des femmes! 👩🏻‍🤝‍👩🏾

Pendant de longues décennies, elle était rangée entre la javel et le Cochonou, en grandes surfaces. La ménagère pouvait, lorsqu’elle faisait ses courses, faire le plein d’histoires sexistes s’assurant qu’elle reste bien à sa place. Pratique, hein?

Les librairies indépendantes, même s’il y a évidemment des exceptions, sont pour moi calquées sur le modèle d’une tradition ancrée dans la poussière et les toiles d’araignées. Un univers masculin où on dénigre le divertissement réservé aux femmes, car pas assez intellectuel. La romance ayant pour but premier de divertir, ceci expliquerait cela. 🤷🏼‍♀️

Pour conclure, je ne peux qu’encourager les lectrices de romances à essayer de valoriser la place de la romance en librairies indépendantes, si celles-ci lui tournent actuellement le dos. Il suffit de demander des titres à son libraire, et de lui prouver qu’il n’y a pas de honte à lire de la romance. Mais on n’est pas là pour s’essouffler à essayer d’éduquer ceux qui ne souhaitent pas l’être, non plus! Heureusement qu’il existe des lieux où on peut se procurer nos lectures préférées sans avoir l’impression d’acheter une dose d’héroïne dans une ruelle sombre… 💉

Si tu as des astuces pour changer les mentalités, poste-les en commentaire! Ce sera toujours le bienvenu, et je suis convaincue que c’est un combat qui mérite d’être mené!

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